Ma journée commence par une sorte d’appel à la révolte subliminal. En sortant de l’École Néogonzo de Lille (ENL), une rafale de vent à 140 km/h me colle contre le mur en me bourrant les yeux de poils de platanes. J’ai les larmes.
En face de moi j’aperçois « Europe XXL » – la culture qui vous veut du bien – sur le mur. Tagué. Les bénévoles de la culture marketing se sont-ils mis au « vandale » ? Me suis-je dit.
Quelques mètres plus haut dans la rue, un pochoir représentant une sorte de clown anarchiste, ou je ne sais quoi, retient à nouveau mon attention. Bordel, qu’ont les murs avec moi aujourd’hui ?
Il ne me faut pas attendre beaucoup plus longtemps pour tomber nez à nez avec un véritable appel insurrectionnel.
Le souffle de la sédition me flanque la tronche de poil à gratter. Putain, j’ai les nerfs.
Je continue ma marche. Tranquillou. Place du marché de Wazemmes. Les mêmes gens. C’est toujours les mêmes qu’on voit ici. Ça se « boboïse » gentiment. Nique sa race ! Il me faut quelque chose de nouveau. Ça me fout les boules de dire bonjour aux gens que je connais. Et c’est vraiment pas ici que je vais pouvoir faire un reportage sauvage digne de ce nom. Jack, ressaisis-toi !
Je reviens direct à l’ENL. Fouiner le Net pour me pécho un plan. Quelque chose qui change. Deux trois clics plus loin, je tombe sur le « myspace » du groupe d’un ancien collègue. On a livré des pizzas ensemble. Y’a sept ans. Et maintenant il organise un festival de reggae, Exodus, pour rendre hommage dans les règles de l’art à Nesta Robert Marley. Mort le 11 mai 1981. Regarde moi ce journaliste de TF1.
Reggae quoi… Et pas n’importe où. Au Centre socio-éducatif de Wattrelos. Vers Tourcoing, Roubaix, là-bas, dans les contrées où les Wazemmiotes ne se déplacent que très rarement.
C’est pas labellisé Europe XXL. Tant mieux. Toute cette propagande événementielle à branle-bites me donne la migraine. Et pour calmer mes nerfs, rien de tel qu’un petit son des Caraïbes. Loin de l’Europe de Wazemmes. Avec au programme le groupe de mon ancien collègue de mobylette, Kazbah Band, une formation toulousaine, The Positive Roots Band, accompagnant un chanteur antillais, Bob Wasa, et un chanteur jamaïcain, Rod Taylor.
Eh bah pourquoi pas ! Me suis-je dit. En plus j’ai encore un goût amer de ma dernière expérience reggae. Esteban (le guérillero de l’ENL, ndlr) m’avait amené bien au-delà de mes limites synaptiques. Il faut que je réitère l’expérience.
Devant le Centre socio-éducatif. 20 heures pétantes. Pas un chat. Deux ados à l’entrée, me voyant trépigner d’impatience, me disent que c’est ouvert, que je peux rentrer. Sweat. Me dis-je.
La salle est surprenante. Une scène énorme. De la place pour 800 personnes facile. Il ne manque plus que les gens et le son peut commencer. A côté un bar très modeste, Bière, Jus et Coca. De quoi remplir le gosier sans souci et amortir la soirée.
La salle se remplit au son des premières basses. Kazbah Band ouvre le bal. Mon ancien collègue au micro. Putain il en a fait du chemin depuis. Et leur son est tonitruant ! Un mélange de reggae purement « roots » et de ska cuivré… hummm ! Tout ce qu’il me faut pour calmer les nerfs.
Ici, je ne connais absolument personne. Personne. Pas un Wazemmiote. Une flopée de marmots du quartier ou de je ne sais où, chahutent et tapent des sprints sur le parquet de la salle. Ils ont l’air de kiffer. Tant mieux. Cette vision me réchauffe le cœur.
Kazbah Band tourne pas mal dans la région ces derniers temps. Et on le ressent de suite. Ils sont bien carrés… leur son est franchement percutant… et les paroles (en français) bien incisives. Juste ce qu’il faut.
Après avoir bien chauffé la salle, ils laissent place à leurs homologues toulousains du Positive Roots Band. La basse est montée d’un cran. Aux premières notes, mes artères se prennent de vibrations incontrôlables. J’aurais peut-être dû manger avant de venir. Pas grave, une petite bière et je suis reparti.
Le guitariste a des putains de dreads locks qui tombent en dessous des fesses. Ma race ! Il nous sort de ces riffs endiablés à la Jimi Hendrix… Hé ! Hé ! De la boulette !
Bob Wasa les rejoint avec de l’énergie par paquets de douze à revendre. Il est très grand. Un peu squelettique. Et porte une sorte de sceptre à la main que j’ai d’abord pris pour une pipe. Mais non. Aucun musicien ne fume de drogue illégale sur scène. Pas besoin. La musique remplit nos synapses de dopamine.
Bob Wasa saute partout et laisse sa voix faire le reste. Un chant bien particulier. Bien à lui. Parfois un peu hasardeux. Mais toujours en harmonie avec les coups de guitare « hendrixienne ».
Je ne devrais pas le dire, mais j’ai déjà bu quelques bières de trop. Je ne sais pas comment je vais rentrer à Wazemmes. Pas grave. Pour le moment il reste encore la figure de la soirée, Rod taylor. Un petit bonhomme joufflu. Tout habillé de blanc. Avec des mocassins en peau de crocodile blanc. Et un petit chapeau blanc… mais très classe.
Un son sort de sa bouche. Et j’y crois pas. La voix qui ressort de ce mec met tout le monde d’accord. Résonne dans toute la salle. Un son qui rentre dedans. En totale harmonie avec les instruments. Et toujours avec une joie de vivre… presque incroyable. Hé ! Hé !
Ça fait du bien ! Putain ! J’en avais besoin. Mais je n’ai toujours rien dans le ventre. Et ce dernier commence à me le faire savoir. J’évite de trop lever les jambes. Sinon je vais tomber.
Il me faut trouver un moyen de rentrer. Plus de métro. Plus de bus. Une seule solution : téléphoner à Esteban (le guérillero de l’ENL, ndlr) pour qu’il vienne me choper avec sa nouvelle acquisition de bagnole. Ce connard ne me répond pas. Encore occupé dans son trafic d’AK47. Je suppose.
Mais non. Je comprends quelques minutes après pourquoi il ne répond pas… Il est ici. Dans la salle. Lui, Esteban, ce grand amateur de reggae, est venu. J’aurais dû m’en douter.
Dès qu’il me voit, il me saute dessus : « Jack ! Qu’est-ce que tou fous là ?! » J’avais besoin de me détendre, que je luis dis. « Te détendre, tou vas voir, je vais t’en donner dé la détenté moi ! »
Oh punaise ! Le gaillard m’a embarqué dans sa tire… juste pour faire une pause, comme il me disait… Mais… quelle putain de pause ! Enfumée… Tout ce que je peux dire, c’est que je me suis bien fait avoir ! Comme la dernière fois… car à partir de là… je ne me souviens plus de rien.
Juste de mon réveil le lendemain… Avec un mal de crâne horrible ! Heureusement je constate de suite que mes nerfs sont au calme. La petite soirée reggae a fait son effet. Et je garde un excellent souvenir du groupe roubaisien Kazbah Band. Qui délivre un son apaisant mais purement engagé. Aux paroles limpides. Un son que je ne peux que vous conseiller d’écouter.
« Rastafaraï ! »
Jack de L’Error