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« Nous allons faire le Zénith »
Écrit par Jack de L'Error   
28-04-2008

ImageVendredi soir (18/04/08) à l’École Néogonzo, alors que les autres élèves étaient partis en week-end, libres de tout devoir journalistique, je me retrouvai, avec Esteban (le guérillero de l’école, ndlr), contraint de produire un devoir à la maison pour lundi. Nous étions là comme des cons sans avoir la moindre idée quant au propos de notre sujet. Très vite la décision de s’allier et de former un « binôme » sur la journée de samedi fut prise (parce qu’à deux nous sommes moins cons, ndlr), mais une question nous taraudait : « de quoi on va parler, bordel ? ». Après deux délicieuses mousses belges, Esteban eut la brillante idée de « faire commo les jeun’s », à savoir de « faire una sortie ». « C’est pas la guerre » que je lui répondis alors, « tou n’as pas compris, señor, qu’il continua, nous allons faire le Zénith ! ». Le Zénith, je ne connaissais pas, mais soit, oui pourquoi pas… « Allons au Zénith ! ».

Nous continuâmes à boire jusqu’à une heure tardive. Esteban avait eu le temps de passer quelques coups de téléphone pour apporter de la matière à notre lendemain. Un de ses indics lui avait parlé d’une grande soirée reggae au Zénith où Tiken Jah Fakoly et Groundation devaient en toute logique ramener beaucoup de monde… L’affaire était à nous. Vers deux ou trois heures du matin, Micheline, la secrétaire de l’école, qui faisait alors des « heures sup’ » (chères à notre sarkozyste de directeur, ndlr), vint nous demander de partir. A la suite de ce moment précis, je ne me souviens plus de rien…

Je ne sais pas du tout ce que nous fîmes en sortant de l’école ; quoi qu’il en fût, tout ce que je retiens c’est que je me retrouvai le lendemain matin dans mon lit (sans Esteban, ndlr) avec une nausée terrifiante : le genre de tsunami qui se déclare dans ton estomac et qui te fait comprendre que l’alcool t’a mis minable !

Bref, ce matin-là, la nausée me réveilla fatalement, en panique, presque au petit matin. Ayant déjà oublié notre projet de reportage au Zénith, je me précipitai chez mon marchand de journaux pour voir s’il n’y avait pas un sujet à monter dans La Voix du Nord du jour. C’est là que je vis un papier sur le concert de Tiken Jah Fakoly et que ma mémoire refit surface. Je rentrai chez moi tranquillement, rasséréné, me disant que je n’avais plus qu’à attendre un signe d’Esteban pour démarrer la journée, avec une conscience professionnelle.

Je découvris en rentrant, sur mon bureau, un petit sachet contenant une sorte de plante asséchée. Curieuse découverte qui ne m’inquiéta pas vraiment, car dès que je vis le sachet, un flash back me secoua le système cérébral ; des paroles prononcées la veille par Esteban : « Señor, je vais té raconter una blague. Qu’est-ce que dit oune reggae man quand il n’a plous d’herbe à foumar ?... C’est claro, il dit : c’est quoi cette mousique de mierde ! »

Je ne savais pas du tout comment ce sachet avait atterri ici. N’ayant pas réellement conscience de ce que c’était, je me laissai aller… Et, contre toute attente, c’est finalement par un effondrement total de mon processus de réflexion que ma journée démarra : impossible de lire la presse, impossible de comprendre les articles sur Indymedia, la seule chose que j’arrivais à faire c’était regarder BFM TV en me faisant couler café sur café…

Vers midi, alors que mes cernes s’étaient creusées et que mes mains étaient prises par d’incontrôlables tremblements, mon interphone résonna : c’était Esteban. « Alors tou ess réveillé, señor ?... J’ai oublié quelque chose ici hier, j’espère qué tou n’y a pas touché ! ». La forte odeur qui stagnait chez moi le stoppa net. Il m’observa, inerte, en train de zapper entre BFM TV et ITV : « Nooooo ! Tou as fait n’importé quoi, amigo ! ». J’avais certainement fait n’importe quoi, mais mon innocence légendaire ne me permit pas d’en évaluer les risques avec exactitude.

Sans se laisser abattre, Esteban sortit de son sac une bouteille d’élixir belge et nous commençâmes un petit apéritif qui calma sitôt ma nausée immanente.

Il m’expliqua que notre reportage débuterait à 16H, car Tiken Jah Fakoly était attendu au Furet du Nord pour une petite rencontre avec les Ch’tis. « Ok, que je lui dis, mais va falloir se mettre en condition ». Nous retournâmes à la superette au moins trois fois et patientâmes sagement sur le toit de mon immeuble.

Quelques heures plus tard, la tête dans les nuages, Esteban m’indiqua : « Il faut y aller, señor, c’est l’heure ». La descente du toit ne s’exécuta pas sans risque : de dangereuses pertes d’équilibre me firent soudainement tenir à la vie, mais je me sentis à nouveau insouciant lorsque mes pieds touchèrent la terre ferme.

Tiken Jah Fakoly arriva avec vingt minutes de retard. Le journaliste, qui s’apprêtait à l’interviewer, portait un polo orange dont la vision poussa en moi un détestable relent : « Maaaa, tou poues de la gueule, amigo ! ». Lui aussi, il puait de la gueule, mais je ne lui en fis pas part. Le chanteur venait présenter un bouquin qu’une journaliste de Marianne, Frédérique Briard, avait écrit sur lui : Tiken Jah fakoly, l’Afrique ne pleure plus, elle parle. Malgré la grande personnalité de « l’Africain », son indéniable charisme, sa tranquillité et son naturel agréable, nous fûmes assez déçus par cette rencontre. Une seule raison à cela : le journaliste avec son polo orange… Il posait ses questions et n’écoutait pas les réponses. Il ne connaissait que très peu l’œuvre du chanteur et, alors que dans son dernier album, ce dernier s’adresse aux occidentaux, à nous, en ces termes : « Viens voir ! L’Afrique n’est pas ce qu’on te fait croire ! », et qu’il conseille en général de « ne pas regarder l’Afrique à la télé », le journaliste, lui, n’arrivait pas à se débarrasser de ses images préconçues. Tiken Jah Fakoly, qui avait décidé de s’exiler de sa Côte d’Ivoire natale, est revenu à Abidjan le 8 décembre. Ses fans abidjanais (et ils sont très nombreux ! ndlr) en liesse lui firent un accueil magistral qui se termina par un énorme concert dans le parc des sports de la ville. L’ « interviewer » fit alors marcher son imagination occidentale et demanda au chanteur si les enfants d’Abidjan l’avaient attendu aux bords des routes pour lui faire les vivats… L’imagerie occidentale qui te rappelle un film américain où des petits noirs, pieds nus, aux tee-shirts troués, courent après la voiture de la star nationale… « Quel bouffone celui-là ! », me dit alors Esteban en parlant du journaliste.

Par rapport à sa chanson « Ouvrez les frontières », qu’il expliqua de la manière suivante : « nous, on ne vous a pas refusé de visa », Tiken Jah Fakoly nous raconta une anecdote pertinente. Alors qu’il entamait sa tournée française pour son nouvel album, le chanteur souhaita faire venir sa maman pour qu’elle pût voir son fils en concert, voir sa consécration. Et obtenir un visa en France, même pour la maman d’une célébrité internationale qui défend en chantant les droits de l’homme, n’est pas chose aisée. Il faut s’appeler Ayaan Hirsi Ali, être menacé par des islamistes et aider les américains à développer leurs « ajustements structurels », pour obtenir en deux jours la nationalité française (lire à ce sujet le dernier numéro du Plan B, ndlr). Tiken Jah Fakoly dut alors faire intervenir l’ambassadeur du Canada et le visa fut accordé...



La rencontre se termina vers 17H30. Nous étions déjà bien en retard car la grande soirée au Zénith commençait à 18H. Nous fonçâmes au plus proche supermarché allemand pour acheter autant de Graffen Walder que nos porte-monnaie nous autoriseraient. A la caisse, et comme je commençais à sentir mes jambes de plus en plus lourdes et mon cerveau de plus en plus con, je perdis mon contrôle à l’égard d’une pauvre femme qui n’avait rien demandé : à côté de moi, j’entendis : « je suis là ! » ; croyant ma place dans la file de caisse menacée, je répliquai d’emblée en me retournant vers cette femme : « Tu rigoles ou quoi ! ». La femme, ne comprenant pas ma soudaine agressivité (la bave me sortait presque des commissures, ndlr), dit à son tour : « comment, monsieur ? ». « Quoi comment ? C’est moi qui suis là ! » que j’enchaînai toujours dans la suprême connerie. « Mais je ne vous ai pas parlé, monsieur, je parlais à mon fils qui est là-bas ». Je sentis alors tout mon corps s’effondrer. Heureusement, Esteban, qui suivait la scène avec attention, me retint dans ses bras et parla à ma place : « Excousez le, señora, il ne sait plous cé qu’il dit ; il a oune peu trop forcé sour les médicamentéss ». Il se chargea de payer et nous pûmes disparaître, honteux…

Devant le Zénith, au milieu de tous les « jeun’s » qui courraient partout, Esteban m’arrêta : « attend, amigo, on né peut pas rentrer dans oune concerté de reggae sans avoir fait le ritouel ». Le rituel consistait à inhaler des substances bizarres, dont l’odeur ressemblait fortement à celles du matin. Je sentis mon esprit dans le rouge. Mes pensées s’envolèrent et c’est comme si tout ce que j’avais bu dans la journée revenait, tout d’un coup, dans mon estomac. Le décollage fut immédiat. Esteban me tira par la manche : « allez, on y va ! ».

Le hall d’entrée grouillait de monde. Je fus pris d’une peur panique et perdis aussitôt mon ami. Gentleman était en train de jouer ; un groupe allemand, des « germano-bikers-gangstarap » qui s’essayaient au reggae. Déjà célèbres, ils ne me firent pourtant aucun effet. Malgré leurs deux tubes corrects qui tournent de « hard disk » en « hard disk », tout le reste ne ressemblait qu’à un prétexte pour faire du reggae. La dernière chanson de leur set me conforta dans mes positions : une vieille chanson qui suintait une sorte de Limp Bizkit sans saveur. A côté de cette débâcle sonore, des gens se mettaient à tomber comme des mouches. Plusieurs personnes, soutenues par leurs amis, se voyaient obligés d’évacuer la salle… Curieux…

L’organisation du Zénith avait pensé à faire un enclos pour fumeurs. Je m’y rendis dans l’espoir de retrouver Esteban, en vain. Dans l’enclos, il n’y avait plus un espace de libre. Les gens se tenaient debout, épaules contre épaules, clopes aux becs, et rendaient une image de poulets élevés en batterie… Heureusement Groundation ne tarda pas à monter sur scène. J’accourus pour prendre place.

La salle était pleine à craquer. Les gens continuaient à tomber de-ci de-là, épuisés qu’ils étaient, étouffés, drogués… etc. Le deuxième titre que le groupe nous balança à la gueule était « Praising » ; « The road was long and narrow / All of dem a feed in the shadows…». Le tempo de cette chanson fut ralenti au maximum, la basse exacerbée, et la musique se transforma en une sorte de minimalisme transcendantal. Je sentis les coups de doigts du bassiste me traverser et me faire trembler toutes les artères. Mon cœur s’emballa et je lâchai tout ce qui pouvait me retenir sur cette planète. Je ne retins plus mon corps qui se déhancha avec langueur malgré mon espace vital très restreint. La vie ne comptait plus, il n’y avait que cette basse que je désirais plus que tout. Entre deux chansons, le chanteur mystique à la voix mystérieuse, Harrison Stafford, expliqua : « This is Groundation. It’s not pop music ! Every night, we improvise our music ». Le concert était unique, chaque concert de Groundation est unique… Les musiciens évoluaient en transe, l’improvisation était l’art suprême…

Je ne compris pas totalement quand ils finirent leur set. Kaiser Sausé, un autre élève de l’École Néogonzo, me trouva planté là, bloqué dans mes pensées… « Jack ! T’es venu ce soir ?... Jack ? Tu m’entends, Jack ? » Je revins à la réalité : « Ah Kaiser, tu n’as pas vu Esteban ? » ; « Non, qu’il me répondit, mais viens, on s’en fout, j’ai ptit cadeau pour toi ». On pénétra dans l’enclos pour fumeurs, où l’on nous parquait comme des bovins. Kaiser sortit une chose bizarre, conique, en papier, de sa poche. Avec un briquet, il l’alluma et une fumée très épaisse nous environna. Il mit la chose dans sa bouche en ne faisant sortir que l’extrémité la plus fine. Il attrapa ma tête entre ses deux mains et se colla sur ma bouche… Ce fut horrible et ne cessa pas tout de suite. Mes poumons se gonflèrent et je dus faire trois pas en arrière pour me tenir sur une barrière. J’allais tomber quand Kaiser s’approcha à nouveau et me donna une grosse gifle : « réveille toi, Jack, Tiken Jah commence ! ».

Je ne comprenais plus rien, et d’ailleurs je ne me souviens plus bien de la performance de « l’Africain ». Tout ce que je sais, c’est que mes jambes ne me tenaient plus ; c’était les gens à côté de moi, serrés à ne plus savoir respirer, qui me gardaient debout, sans s’en rendre compte. Lorsqu’on allumait les pleines lumières du Zénith, je me retournais et observais les gradins derrière moi. C’était immense ! Il y avait des gens partout ! On se serait cru dans une arène romaine, pendant des jeux, enfin j’imagine (Hé ! Hé ! ndlr)… Et l’obscurité revenait. Je ne sais pas combien de temps dura le concert de Tiken Jah Fakoly. Vers la fin, je vis une personne qui pratiquait un « slam » en bonne et due forme et qui glissait lentement sur les bras levés vers le ciel, en se dirigeant dans ma direction. A quelques mètres, je le reconnus, c’était Esteban : « Jack ! Jack ! Tou as vou, jé vole ! » qu’il me gueula dessus. Il était à fond et souriait comme gamin. C’était agréable, mais c’était en même temps inquiétant de voir un guérillero comme lui se livrer à des plaisirs aussi enfantins.

Je crois que c’est à ce moment que je fis comme beaucoup de gens avant moi : je tombai, raide comme un piquet et m’offris sans hésitation à une mort certaine… C’était tellement beau de mourir ici ! Ici, je n’étais pas seul. Ici, je mourrais simplement, entouré de 7000 êtres humains… C’était vraiment beau.

Esteban m’avait certainement récupéré, car je ne suis pas mort pour finir. Le premier souvenir qui me vient, c’est le réveil dans mon lit, identique à celui de la veille, sauf que le tsunami n’était plus dans mon ventre mais dans ma tête. Je ne sais pas comment je déboulai ici, chez moi, en sécurité, et en vie. Même si Esteban m’avait généreusement sauvé la vie, je me promis de ne plus jamais « faire de sortie » avec lui, de ne plus jamais participer à sa déchéance et de ne plus jamais ingérer de drogues légales ou illégales. On se fait des idées fausses sur la mort… Je n’ai pas vu défiler ma vie devant mes yeux, j’ai plutôt vu ce que je ne serai jamais : un grand journaliste…

Jack de L’Error

 

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