« Mes frères sont en prison parce que nous cherchons justice et vérité pour Adama »

Samedi 26 novembre, je me suis rendu au local de la Confédération Nationale du Travail à Lille. La famille d'Adama Traoré, mort dans une gendarmerie le 19 juillet 2016, est présente. Tout comme celle de Lahoucine Aït Oumghar, 26 ans, abattu devant chez lui par la police en 2013. Le local syndical est comble pour entendre Assa Traoré, la sœur d'Adama. Derrière elle, invisible, un long cortège de victimes appuie son appel à ne pas se taire.


• Riad Hamlaoui. Sydney Manoka Nzeza. Rachid Ardjouni. Mariam Getu Hagos. Mourad Belmokhtar. Youssef Khaïf. Louis Mendy. Babacar Guèye. Le 19 juillet dernier, Adama Traoré est venu compléter cette liste funèbre de plusieurs centaines de personnes qui ont eu le malheur, un jour, de croiser la police ou la gendarmerie. Les survivants, les familles et les soutiens prolongent leur histoire et font vivre leur mémoire. Demander vérité et justice s'apparente à un combat. Affronter l'État. Affronter les mensonges. Affronter l'acharnement judiciaire. La famille Traoré le paye aujourd'hui.

 

 

Pas de justice, pas de paix

Assa Traoré sort de plusieurs mois à l'arrachée, où les coups ne se comptent plus. Elle sort d'une semaine où deux de ses frères, Youssouf et Bagui, ont été arrêtés et emprisonnés. Elle sort pour être entendue. Elle sort de sa vie qui ne lui appartient plus. De sa bulle, comme elle le répète, pour faire sortir les autres de la leur. Assa est assise au premier rang. Elle attend calmement. Les organisateurs ont prévu la diffusion du documentaire d'Usul, « Les flics ». Il fait une chaleur étouffante et je sors fumer des clopes. Quarante-cinq minutes plus tard, alors que le film vient de se terminer, je m'assieds par terre. Un homme a déjà pris la parole. Il est vénère. Je pose l'enregistreur. Derrière lui l'écran, face à lui le public. Il enrage contre le film d'Usul. Mais pas que.

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Les mots sont percutants. Faut-il les rendre accessibles ? Est-ce qu'ils vont servir ? Je pense que oui. Ils laissent derrière eux un silence gêné. L'homme a calmé tout le monde en rappelant certaines réalités. La principale d'entre elles touche au fossé qui sépare une partie des militants et les gens qui subissent l'occupation policière dans leurs quartiers. Un fossé entre deux mémoires. Celle de militants qui viennent de vivre la répression policière du printemps dernier. Les mêmes ou à peu près les mêmes qui voient encore dans la lutte contre le CPE (et la loi sur l'égalité des chances) une référence. Et celle des quartiers populaires marquée par les émeutes de 2005, ainsi que par quarante années de luttes politiques autour des banlieues et de l'immigration.

Ce que tente de dresser l’homme aux paroles de colère s’inscrit dans une perspective révolutionnaire. Il parle convergence et alliance objective. Une stratégie d'un minimum vital où l'ennemi commun figure l'État en uniforme. Voilà pourquoi il « fout les boules », comme dit un type dans l'extrait audio. Les mémoires peuvent diverger, les actions converger. Il ne faut pas se tromper. La révolte de novembre 2005 et celle du printemps 2006, la marche de 1983 ou le mouvement du printemps dernier recouvrent la même identité du soulèvement populaire.

Mais cet homme a la rage, et comme Assa, comme toutes celles et ceux qui se retrouvent un jour dans le tunnel d'un affrontement policier et judiciaire, l'attente d'une prise de conscience commence à se faire longue. Car ce qu'ils nous livrent ce samedi après-midi, c'est l'expérience d'une violence politique amarrée à une violence sociale. Assa Traoré ne dira pas autre chose quelques minutes plus tard, elle dont la vie « a basculé ». De mon côté, cela fait un moment que les violences policières m'interpellent. Les morts d'Hakim Djelassi (2009), de Lahoucine (2013), de Zyed et Bouna (2005) ou de Riad Hamlaoui (2001) ont rythmé ma formation politique. Je me souviens des émeutes de 2005. Je me souviens aussi des AG « anti-CPE » (ou encore plus récemment de Nuits debout), où la question d'aller dans les quartiers se posait. La convergence n'a pas eu lieu et pour cause : il ne s'agit pas d'y aller, mais bien d'y être. Par contre, c'est quand des jeunes banlieusards sont venus se mêler aux cortèges en 2006 que le gouvernement commença à lâcher. Et si je connais l'histoire des états d'exception et des états d'urgence, dont le premier fut acté pendant la guerre d'Algérie, je ne peux que me taire et écouter.

 

 

« Aujourd'hui, on dérange »

Il n'y a pas mille solutions pour faire avancer les choses. La parole est d'or. Les propos de l'homme aux jambes qui tremblent de colère ont fait un drôle d'effet sur la salle. Mais la parole d'Assa vient à point nommé. Elle se lève et fait face aux personnes venues l'écouter. Sa voix est calme. Cette femme est debout. Elle raconte. Une histoire qu’elle a répétée de nombreuses fois. Une histoire qu’elle répétera encore : « Notre combat continue. On vient aujourd'hui pour continuer ça, car il y a énormément de choses à faire. Regardez la mobilisation depuis le 19 juillet, ou pour Youssouf et Bagui, ces Cazeneuve et cet État ne contrôleront pas nos agendas comme ils le souhaitent. On n'a pas vingt ans de militantisme derrière nous, on est dedans depuis quelques mois. Mais cette vidéo ne représente pas ce qu'on vit aujourd'hui. Depuis cette semaine, 300 gendarmes quadrillent le quartier, il y a 40 camions de gendarmes, des gens sur les toits... »

Assa et les siens ont hésité à venir. Les dernières semaines ont été merdiques. La maire de Beaumont-sur-Oise, Nathalie Groux, a décidé de porter plainte contre Assa. La maire crie à la diffamation quand Assa se plaint de ne pas voir reçu de condoléances. Et pense en toute logique que l'édile a choisi son camp. Le 17 novembre, les forces de l'ordre ont attaqué des habitants après que la famille Traoré et ses soutiens aient demandé d'assister au conseil municipal, sans succès. Youssouf et Bagui ont été arrêtés le 23 novembre (placés en détention provisoire, ils sont en attente de leur jugement le 14 décembre 2016).

 

 

« Tout ça c'est un ensemble, une chaîne sur un maillon de mensonges. Le procureur, la préfecture, maintenant la maire qui m'attaque en justice. Le 17 novembre, nous sommes allés au conseil municipal. Nous sommes accueillis par cinquante policiers et gendarmes lourdement armés. Nous sommes accueillis comme des bandits ou des voyous, alors que nous demandons juste la vérité et la justice pour Adama. Nous ne pouvons pas rentrer, le ton monte, nous sommes gazés. Le calme revient. Quarante-cinq minutes plus tard, nous rentrons. On entend du bruit. Nous voyons une cinquantaine de gendarmes courir. Les habitants étaient juste vingt. Ils faisaient le débriefing de ce qui s'était passé. Je dis aux jeunes habitants : "Surtout ne bougez pas." Je parle aux gendarmes. "Qu'est-ce qu'il se passe ?" Et là ils disent "Chargez !" Ils rentrent dans les jeunes, les frappent, les insultent. Ils prennent mon frère Samba, le mettent de côté et le frappent à cinq sur lui. Je me dis : "Ils ne tueront pas un autre de mes frères." Pendant ce temps-là, des flashballs partent dans tous les sens. On se serait cru dans un état de guerre, sans comprendre pourquoi. On va voir le capitaine. On comprend pas. Pourquoi cet assaut ? […] Six jours après, Youssouf est arrêté chez lui. Bagui sur son lieu de travail. C'est de l'humiliation gratuite. Tout cela sans aucune preuve. Aujourd'hui mes frères sont en prison parce que nous cherchons justice et vérité pour Adama. Pas pour une autre raison. Aujourd'hui, on dérange. »

 

 

« Adama s'est juste rajouté à une liste : il y a beaucoup de morts derrière »

Avant d'évoquer l'actualité de leur combat, Assa prend vingt minutes pour expliquer le jour où Adama est parti. L'histoire est racontée ailleurs. Mais la relire, l'entendre de cette voix posée pleine de colère ne sera jamais inutile.

« Le 19 juillet, Adama, le jour de son anniversaire, est mort dans les locaux de la gendarmerie. On a dit qu'Adama est un voyou, un délinquant, sauf qu'Adama était ce jour-là en vélo. Il y avait un contrôle d'identité. Il faut savoir qu'on peut se faire contrôler quatre ou cinq fois dans la même journée. C'est cette fameuse carte d'identité, qu'Adama devait récupérer à la mairie. […] Il voit son copain se faire contrôler et part. Il part pas parce que c'est un voyou, il part parce qu'il connaît ces pressions dans les quartiers. Ces jeunes citoyens vivent des pressions et répressions quotidiennes. Ils se font contrôler, humilier. C'est une réalité. Je l'ai vu la semaine dernière. Alors Adama part mais il se fait interpeller quelques mètres plus loin. Il fait 35°C, c'est la canicule. Ils interpellent Adama. Avec violence. Un ami d'Adama voit Adama se faire violenter par deux personnes, les hommes sont en civil. Adama part et rentre dans un appartement. Ces gendarmes rentrent dans l'appartement. Adama s'est caché et est sur le ventre. Adama prend sur lui les corps de trois personnes, trois militaires lourdement armés. Ils l'asphyxient. Adama dit qu'il ne peut pas respirer. "Tu vas quand même partir." Il n'y avait pas besoin d'autant d'acharnement et de violences. Dans la voiture, il continue à dire qu'il n'arrive pas à respirer. À Beaumont, l'hôpital est à trois cents mètres. Ce jour-là, ils ont décidé d'aider Adama à mourir. Adama pique de la tête. Urine sur lui. Ils continuent la route vers la gendarmerie. Les pompiers arrivent à la gendarmerie. Adama n'est pas en position adéquate. Il est sur le ventre, et en menottes. Il va mourir sans aucune dignité. Il est issu d'une famille digne. Une famille qui l'aime. Mais il n'est pas mort dans la dignité. À cause de ces gens-là. Même les pompiers sont choqués. Ils insistent pour retirer les menottes, il n'a presque plus de ventilation. Ils essayent quand même de le sauver. Ce sont des pompiers. Mais Adama meurt.

Sauf que la mort d'Adama, nous ne l'apprenons que quelques heures plus tard. Il y a des échos. Adama est à l'hôpital. Ma famille part à l'hôpital. Il n'y est pas. Ils appellent dans tous les hôpitaux. Les pompiers les renvoient directement à la gendarmerie. Ma mère va à la gendarmerie. Est-ce qu'Adama est là ? Oui, il est là. J'ai entendu que mon fils a du mal à respirer. Non, il va bien. Si il arrive quelque chose à mon fils, je porterai plainte contre vous. Ma mère connaît la façon de faire des gendarmes. Elle part pas. Tout le monde arrive. La tension est palpable. Ils restent jusque 23h15. On prend le repas d'Adama. Vers 23h30, on bloque la porte, on fait rentrer un de mes frères et ma mère. Les policiers parlent : "On va vous dire quelque chose : est-ce que ça va vous choquer ?" On sait rien. Ils les séparent. Notre vie a complètement changé. Nous étions dans notre bulle. Et cette bulle, la vôtre, doit être crevée. Mon frère énervé saute sur les gendarmes, ils gazent mon frère et ma mère. Un mensonge se construit sur la mort d'Adama. Toute la nuit, ils ont dû étudier le cas très très correctement. Ils n'ont pas pensé à la famille. Ils ont un système de victimisation et d'intimidation sur notre famille sauf que là ça n'a pas marché. Ils n'ont pas étudié le cas de la famille. Le procureur ment : il dit qu'il est mort de crise cardiaque et d'infection très grave. Le jour de son autopsie, on nous convoque à la préfecture en nous disant que sous prétexte qu'Adama est un musulman, ils ont contacté Air France et Roissy, le corps pourra partir dès demain. Là il y a un problème : Adama est aussi français, merci. Laissez-nous le temps de nous recueillir sur notre frère. Un corps que toute notre famille n'avait pas encore vu. C'était le jour de la marche qui a réuni 5 000 personnes, ils avaient déjà affrété tout pour qu'il parte. On avait déjà enclenché la deuxième autopsie On savait qu'il y avait un mensonge. La deuxième autopsie nous montre qu'Adama n'est pas mort de crise cardiaque ni d'infection. On dit qu'Adama était toxicomane. Nous faisons une autre autopsie : Adama n'est pas un toxicomane. Personne n'a droit à cette mort-là. Adama n'avait pas le droit de mourir comme un chien. Le corps ne part pas. Il y a ces autopsies qu'on refait et on apprend dans la foulée qu'une gendarme a fait deux faux PV, pour couvrir les autres gendarmes. Notre avocat le voit. Elle porte plainte contre nous pour diffamation. Mais ils ont quand même tenté. D'autres éléments vont arriver. […] On a demandé la mise en examen des gendarmes. Ils n'ont pas été mis en cause. Ils ont été mutés. Ont touché leurs salaires. Sauf que la famille Traoré gêne, a trop une grande bouche. La famille Traoré veut justice et vérité. Ce qu'on vit aujourd'hui, c'est de la dictature assumée. Sur ce qui se passe aujourd'hui, vous n'avez pas le droit d'être spectateur de tout ça. Adama s'est juste rajouté à une liste. Il y a beaucoup de morts derrière. »

Et devant, aussi, si le silence gagne. Assa est fatiguée, cela se sent. Elle trouve encore la force d'appeler à la mobilisation, à la prise de conscience. À devenir acteur et actrice de ce combat : « Ils ne nous mettrons pas à genoux. Mes deux frères sont devenus des grands hommes. Car ils sont en prison pour la justice et la vérité. Et si nous nous retrouvons en prison pour ça, ce combat-là, ce sera à vous de le continuer. Ce combat dépasse mes frères. On a décidé de continuer car on ne peut plus vivre comme ça. C'est une révolution qu'il nous faut. La justice et la vérité ne se font pas sans révolution. » •


Photographies : Merci à Nnoman. Collectif OEIL – Our Eye Is Life

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