De la gaudriole

Mad et Mar ne savent pas vivre l'une sans l'autre, mais se voient peu. Leur gémellité prend forme dans un cahier qui vous sera livré ici, au fur et à mesure. Un dialogue entre Mar, éducatrice de rue, qui traîne ses baskets à l'ombre des barres de béton, écrasée de soleil. Et Mad, noctambule taciturne, qui passe ses nuits à la lumière des lunes, à observer la faune nocturne, en espérant un matin, peut-être, vraiment rencontrer quelqu'un.


Mad.

T'as ce côté vachement sérieux et un peu chiant quand même. Et depuis que le froid est revenu, c'est pire ! T'es trop sérieuse, ton austérité ressemble presque à de l’ascétisme. C'est quoi ton machin là, ce boulot ? Un sacerdoce, mais n'importe quoi, et quand est-ce que tu te marres ? Tu sais ce que disait Alphonse Allais ? « Ne nous prenons pas au sérieux, il n'y aura aucun survivant. » Eh bien, il avait raison ! En même temps, je sais que ce n'est pas évident de rire vraiment. J'envie les gens qui peuvent pleurer de rire. Moi, plus je vieillis et moins j'y arrive. Bien que je pense que ça n'a pas grand-chose à voir avec l'âge. Plutôt une question d'éducation, de philosophie de vie, de nature profonde. Comment on décide de prendre la vie, avec quelles expériences, quel vécu, quels étais. Alors déride-toi un peu, change tes perspectives, retourne-toi la tête : à l'envers les gens sont toujours plus drôles. Est-ce que la lune est à moitié creuse ou à moitié pleine ? Allais, une dernière ; « La lune est pleine, j'ignore qui l'a mise en cet état. » Ben quoi ?! Marre-toi un peu !

Mar.

Marre-toi, marre-toi, t'es bien gentille toi qui n'es jamais là. L'injonction de rire, je n'y crois pas trop à celle-là... Fais-moi marrer, toi ! Et puis, qu'est-ce que tu crois ? Qu'on ne rigole jamais au boulot ? Tiens, pas plus tard que ce matin, quand je suis arrivée, les jeunes étaient déjà dans le « foyer ». C'est un petit local improvisé qu'on a réussi à récupérer via la mairie de quartier. Quand il fait moins de 18° ici, les jeunes sont introuvables. Et puis, il nous fallait un lieu dans le quartier. Un espace collectif où s'entasser quand il pleut, ou fait trop froid donc. Cet espace réservé, identifié comme une zone de liberté par les jeunes, leur permet de se dévoiler en confiance, de se laisser aller, et donc aussi de rigoler. Ici traînent pêle-mêle lecteur CD, cafetière, bouquins, jeux, fauteuils, ordinateur, coloriages... C'est un peu chez eux, et aussi chez nous. Ça nous permet de leur faire appréhender le vivre-ensemble, qui est de mon point de vue, l'éthique fondatrice de ce métier. Donc, c'est le matin, j'arrive. Le quartier est désert car il fait un peu froid. Je vois de la lumière dans le foyer, j'y vais. Deux des jeunes sont attablés avec un chocolat chaud. Je m'installe avec mon café. M. marmonne, comme à son habitude. Impossible de comprendre les mots qu'il écrase entre ses dents. R. qui lui fait face, s'arrête et le regarde. Il me lance un regard, me fait un clin d’œil. Il prépare la petite phrase qui va suspendre la scène.

R : « Oh mec ! À qui tu parles en fait ? »

M : «  À qui tu crois que je parle ? »

R : « Ben je sais pas trop, comme ils sont au moins douze là-haut, ça peut être n'importe lequel ! »

M : « Ben essaye de trouver. Parce que les douze-là, je crois que tu les connais un petit peu toi aussi. »

R. est embêté, il ne sait plus trop quoi dire, et, du coup, se met à marmonner dans ses dents.

M : « Oh mec ! À qui tu parles en fait ? »

R : « Ben auquel tu crois que je parle ? »

Et ça continue comme ça, en mode ping-pong, le temps que je boive mon café, à rigoler toutes dents dehors.

Mad.

L'autre jour, on était en terrasse, avec des copines. Autour de nous, que des hommes. Tu parles qu'on était les vedettes... Ben oui, une « bande de femmes » sans hommes, en 2016, ça attire encore l'attention de certains (beaucoup d') hommes. Si on est là, c'est qu'on cherche forcément quelque chose. Alors, jouer le jeu, pour éviter les embrouilles, c'est aussi se résigner pour continuer à profiter de l’espace. Donc ça paye des tournées, et tous les moyens sont bons pour capter notre attention. On répond à côté, et on rit sous cape de cette horde d'Aldo, « Plus beau que moi tu meurs. »

 

Tu sais comme peuvent être les sudistes dans ces cas-là, ils parlent fort, et se la racontent un maximum, et plus on avance dans le temps, et plus ça s'amplifie. On aurait voulu ne pas les écouter qu'on les aurait entendus quand même, alors participons au spectacle ! À un moment, arrive le doyen de la bande, dans les 70 ans, par là. Le plus fier de tous. Il s'attable avec les autres, le regard tourné vers nous. Et là on comprend qu'on ne va pas pouvoir continuer longtemps à jouer l'esquive, il va falloir s'y confronter, et quelle sera notre arme ?

Un de ses acolytes : « Eh Aimé ! Comment va ta femme ? »

Aimé : « Tu la connais, toujours à marronner après mes absences, là, pas là...  Hé c'est que j'ai une vie moi ! »

Le même : « Toujours avec ta belle brune ? Celle qui a la moitié de ton âge ? »

Aimé : « Ma foi, tu connais les femmes, c'est pas l'âge qui compte, c'est la taille ! (et nous regardant) Pas vrai les filles ? »

(Éclats de rire à la table des hommes)

Une de mes copines : « Merci pour ta délicatesse, et de te soucier de notre avis. Chacune a ses préférences, mais je dirais qu'on est toutes d'accord pour dire qu'on n'aime pas le gruyère dans le caleçon ! »

(Éclats de rire à la table des femmes)

Disons que ça a jeté comme un froid. On n'a pas traîné et on est parties en leur payant une tournée. L'autre tirait une tronche de trois mètres. Ça m'a rappelé Bergson dans Le rire, « [Le rire] a pour fonction d’intimider en humiliant. Il n’y réussirait pas si la nature n’avait laissé à cet effet, dans les meilleurs d’entre les hommes mais aussi des femmes!, un petit fond de méchanceté, ou tout au moins de malice. » Alors Mar, malice ou méchanceté ?

Mar.

C'était bien cherché ! Mais tu as raison, ou Bergson a raison si tu préfères. Le terrain se gagne aussi par le rire, qu'il soit méchant ou malicieux, tout dépend de ce qui te fait face à ce moment-là. Moi je préfère le rire malicieux, et j'ai de la chance car ça marche plutôt bien avec les jeunes. L'humour est plutôt bienveillant, à quoi ça tient ? J'en sais trop rien. Peut-être la posture. Je suis leur éducatrice. Identifiée comme telle dans l'espace et le temps. L'autre midi, après une matinée passée à jouer au volley, on a voulu faire perdurer ce moment de plaisir. Alors on a improvisé un pique-nique au quartier. À base de récup' et de courses faites en dernière minute. Le mélange était disons, hétéroclite. On s'attable avec les jeunes. Moi je mangeais des aiguillons de poulet avec des courgettes. En face de moi M. et L. mangeaient eux aussi du poulet mais avec des pâtes. Forcément, comme ça avait un peu traîné, tout le monde avait très faim. Et de se jeter sur les assiettes, en silence. J'enfourne le poulet, mais j'ai mal apprécié le truc. Crac, ma dent rencontre l'os. Vu le silence autour de la table, le bruit est saisissant. M. me regarde :

M : « C'était quoi ce bruit ? »

Moi : « J'ai croqué un os. »

M : « Quoi ? Tu manges les os, toi ? »

Moi : « Mais n'importe quoi, j'ai pas fait exprès, pourquoi, tu les manges toi ? »

M : « Ben non. »

Moi : « Ben moi non plus, personne n'en mange. »

L : « À part peut-être le peuple des chiens... »

Évidemment, ça nous a bien fait rire, mais au détriment du peuple des chiens. C'est vraiment dégueulasse, ils ne peuvent même pas se défendre.

Mad.

Le soleil était déjà haut, j'étais crevée de ma nuit et je ne savais pas trop quoi faire. Je sortais du bus. J'avais fait tout le trajet dans le fond du car, avec à côté de moi, un groupe de trois adolescentes sourdes-muettes. Elles étaient belles comme peuvent l'être des mômes de 16 ans. Tu sais comment on rigole en langue des signes ? Ben comme tout le monde en fait, mais juste en silence. Évidemment, je n'ai rien compris, elles se montraient des photos sur leur smartphone, faisaient des tonnes de signes, et « inclataient » de rire. J'ai trouvé ça beau, j'avais moi aussi envie de rigoler, mais je me sentais exclue. Ce qui doit leur arriver à peu près tous les jours. Puis je suis descendue, dans cet état. Donc, je déambulais. Sans but précis, j’atterris chez une amie. Devant mon mutisme, elle me met un remix de Venus, version Bananarama. Elle me fait un yaourt improbable, et je me mets à rire, d'abord en silence, intérieurement. Elle fait brûler un encens censé transcender. « Je te jure, cet encens, il défonce ». Ok. Puis elle sort son synthé, et me montre la basse, je l'attrape. On se met à répéter Padre Pizzicato. Un peu n'importe quoi quand même, on réarrange à notre sauce, on se met à chanter des paroles improbables. On la fait trois, quatre, dix fois, vingt fois, et encens ou pas, l'air se charge en conneries, en rires et gaudrioles. Cassées en deux d'avoir tant rigolé, on arrête et on cherche un nom à notre improbable remix, ce sera Pardon Pizzicato.

Ce que j'ai aimé, c'est que sans mots compréhensibles, elle a su me sortir de mon état d'indécision, et de m'en faire faire quelque chose, aussi insignifiant soit-il. Et j'ai repensé à ce qu'avait dit Umberto Eco une fois, et qui m'avait parlé : « Autrefois, j'étais indécis, mais à présent, je n'en suis plus très sûr ». Tutto a posto.

Mar.

Vu le temps de merde de ces derniers jours, on se retrouve à nouveau à s'entasser dans le « foyer ». On est deux collègues, quelques jeunes. Je ne sais pas si la promiscuité est censée favoriser la connerie, mais ça y ressemble bien. Bref, je ne sais plus comment, mais on en arrive à proposer des coloriages. Tu sais comment c'est, faute de budget, on essaye de récupérer tout ce qu'on peut, et ce n'est pas toujours très adapté. Ce qui fait qu'à un moment donné, M., 17 ans et demi, se retrouve à colorier un dessin représentant Hello Kitty. Je te laisse imaginer la scène, je te raconte la suite. S. arrive et le regarde. Il ne dit rien sur le coup, nous regarde, regarde le coloriage et vient s’asseoir à côté de nous. M. est concentré, il retourne le coloriage dans tous les sens, il est absorbé. S. suit la scène, et nous on attend la chute avec mon collègue. M. a fini, ça y est, il relève les yeux et nous regarde. S. l'apostrophe. Mais avant je me dois de te faire une précision. Quelle que soit sa confession d'origine, si tant est qu'on en ait une, il est d'usage ici, de jurer « sur le Coran de la Mecque ». Pour tout et n'importe quoi, bien entendu, donc pourquoi pas pour Hello Kitty...

S : « Tu kiffes Hello Kitty hein ? »

M : « Vas-y commence pas à raconter n'importe quoi, t'as bien vu, y'a rien à faire. »

S : « Ouais, peut-être, mais tu kiffes Hello Kitty, hein ? »

M : « Mais vas-y, sur le Coran de la Mecque, je kiffe pas Hello Kitty ! »

S : « Ouais, ouais c'est ça... »

Mon collègue à S. : « Toi tout à l'heure, tu dessinais bien un bonhomme de neige ! »

S : « Mais comment ?! Jamais de la vie j'ai dessiné un bonhomme de la neige ! »

Mon collègue : « Sur le Livre de la Jungle, je t'ai vu, tu dessinais un bonhomme de neige ! »

Mad.

Bon, ok je veux bien m'amender sur un point, t'as l'air de bien te marrer au boulot quand même, tout en étant sérieuse. Ça me fait penser qu'Allais disait aussi : « Les gens qui ne rient jamais ne sont pas des gens sérieux. » •

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