La mort et la poussière

Mad et Mar ne savent pas vivre l'une sans l'autre, mais se voient peu. Leur gémellité prend forme dans un cahier qui vous sera livré ici, au fur et à mesure. Un dialogue entre Mar, éducatrice de rue, qui traîne ses baskets à l'ombre des barres de béton, écrasée de soleil. Et Mad, noctambule taciturne, qui passe ses nuits à la lumière des lunes, à observer la faune nocturne, en espérant un matin, peut-être, vraiment rencontrer quelqu'un.


Mad.

Une nuit blanche à squatter le canapé – une fois n'est pas coutume. J'ai bien essayé de lire, de regarder les écrans, de jouer, mais rien à faire mon corps était incapable de satisfaire mon esprit tourmenté. Je t'entendais respirer dans la pièce d'à côté, sommeil paisible et envié. Alors j'ai pris le temps de regarder autour de moi. As-tu remarqué comme la poussière avait envahi l'espace ? L'appartement en est rempli, comme si personne n'y vivait depuis des lustres. On n'est jamais là ou presque, on n'investit pas ce lieu, et il prend la poussière, voire, il tombe en poussière. C'est la loi de l'entropie. Toute composition physique, chimique ou biologique qui ne reçoit plus d'information tend à retourner à son état le plus probable : la poussière, la dispersion. Ainsi d'une plante qu'on n'arroserait plus, d'une voiture qu'on laisserait à l'abandon. Et si on suit la logique jusqu'au bout, ainsi des êtres humains. Il fait de plus en plus beau, l'hiver s'éloigne mais en fait, plus la chaleur  revient, plus tout semble affreusement à l'abandon et poussiéreux. Parfois je pense sérieusement à reprendre le large. Je n'arrive pas à m'acclimater à cet endroit. Je me sens moi-même envahie de poussière, faute d'attention. Je stagne à la surface de toutes choses. Même avec toi la distance se creuse. Jour et nuit, nuit et jour, on se croise, on s'écrit, mais sans la vivante chaleur des paroles et des gestes je sens que je commence à me disperser. D'ici peu la fournaise va nous rattraper, et la poussière ne fera qu'envahir davantage les trous béants, jusqu'aux interstices les plus infimes. Bref, je crois qu'il est plus que temps qu'on s'en aille.

Mar.

J'ai trouvé l'équivalent du brouillard du Nord, qui couvrait les plaines à perte de vue dans la campagne de ce que l'on appelle le plat pays, tu te souviens ? Eh bien, change l'herbe, le maïs et les fleurs par des tours de béton et des maisons délavées, une luminosité aveuglante, et un camion qui crache la poussière sèche, comme ce matin, et on y est. « Ainsi des êtres humains » ? Corrélation des événements, durcissement de la réalité sociale, ou mauvais karma comme j'ai pu entendre certains le dire, quoi qu'il en soit la mort et la violence sont omnipotentes.

 

Victor Hugo, 1850

 

Un jeune de 16 ans est mort en bordure d'un quartier de la ville hier matin. Assassiné d'une balle en pleine tête, un gros calibre. Suspicion de règlement de compte sur fond de trafic de drogue. Quand je suis arrivée au quartier, M. et R. m'ont quasiment sauté dessus pour m'apprendre la nouvelle, mais la radio avait déjà fait son œuvre. Ils le connaissaient, copain d'enfance, copain de classe, avant qu'ils n'abandonnent l'école et/ou que l'école ne les abandonne. Puis, il a changé de quartier, et ils se voyaient de loin en loin. Leurs regards se perdent sur le bitume poussiéreux qui s'étend à leurs pieds. C'est comme s'ils retrouvaient les fragments perdus de seize années vécues, et constataient de la plus violente manière que pour certains ça s'arrêtait là. Un malentendu, une arnaque, un flingue, et rideau. « Faut-il que les hommes soient bêtes de fabriquer des machines pour se tuer... comme si on ne claquait pas assez vite tout seul ! » (1) Alors ils ont voulu le faire revivre un peu, et parler de qui il était, de ce qu'il aimait, des conneries qu'ils avaient faites ensemble. Avec pudeur, et des sourires graves. Ce n'est pas comme si la mort de leurs « collègues », comme ils disent, ne jalonnait pas leurs vies depuis l'enfance. Des adolescents, des jeunes adultes, des hommes mûrs, tous ont connu la mort de près à défaut de loin. Mais la mort violente d'un ami de seize ans, tout juste leur âge, brise l'écran qui les séparait des autres. Et elle s'ancre davantage dans leur réalité pour leur éclater au visage, et au cœur. Mais comment la fuir ?

Mad.

J'attends toujours quelque chose, un signe amical, un regard qui apaiserait mes tourments, des paroles qui soulageraient la solitude et la poussière de mon monde. Dans ce but, je suis à nouveau partie à la conquête des autres, mais que peut le silence face à l'indifférence ? Ce n'est pas faute de penser. C'est faute de parler. Je parle si peu que mes cordes vocales se sont empoussiérées. Est-ce la chaleur qui fait qu'on se parle si peu ? Est-ce la pudeur, la peur ? Je m'attable, j'attends une copine, elle sera en retard, j'ai du temps. Je trompe mon ennui, Bruegel m'a passé un bouquin, Desproges ; « Vivons heureux en attendant la mort », je le feuillette, et une phrase attire mon regard : « Et ceux qui se taisent, qui se taisent, rien, pas bonjour, alors qu'on est tout seul derrière, au bord de mourir de solitude... » (2). Mon amie arrive, je lui propose un concert dans une arène, un artiste que j'ai récemment découvert, un pianiste qui fait de la musique minimaliste, et tu sais combien j'aime Philip Glass, combien je respecte Steve Reich. Un jour, j'étais tombée sur un morceau de Chassol, par hasard, qui m'avait immédiatement hypnotisée. La musique répétitive cherche bien à provoquer une forme de transe, et moi ça me transcende en effet. Il dit rechercher l'harmonisation du réel en empilant les sons, les images, les arrangements : « Le "tout-monde" (3) [...] me parle bien en ce sens que dans mon travail d’harmonisation, "tout-lieu", "tout-son" m’intéresse, car l’harmonisation n’a besoin que d’une seule note comme matière première… Et nous sommes un tout, une seule boule, de la poussière d’étoiles... » (4). Bref, mon amie est partante, on s'y rend. L'arène est bondée, le concert a déjà commencé. À deux, perdues dans la foule, je choisis de me consacrer à la musique. Mon amie, elle, se met à discuter avec un groupe de cinq personnes à côté de nous. On se passe les bouteilles de rosé, mais moi je ne parle pas, j'écoute, et je vibre, je me laisse envahir par les rythmes et bercer par les images. Le concert s'achève, un groupe de rock dont j'ai oublié le nom et les notes enchaîne. Je prends part aux discussions. Il est question d'aller chez l'un d'entre eux, finir au champagne. La proposition est alléchante et quand le concert s'achève nous suivons la petite bande. Il n'y a qu'une sortie, la foule se presse, on les perd bientôt tandis que nous remontons les marches de l'arène, je les aperçois au loin, presque arrivés en haut, ils semblent se hâter sans un regard derrière. Nous ne les rattraperons pas, ils ne nous ont pas attendus. On est toutes seules derrière. La musique continue de résonner en moi, heureusement.


Mar.

Un jeune que je ne connais pas est de retour au quartier aujourd'hui. Il arrive, hirsute, décharné, quarante-huit kilos d'os et de chair, et plein de poussière sur ses chaussures trouées, ses cheveux, jusque dans ses poches. La dernière douche est loin, il transpire, il a couru quelques centaines de mètres pour arriver au quartier. Après avoir erré entre le sud de la France et le nord de l'Espagne, en roue libre comme il me dira, il est de retour chez sa mère après huit mois d'absence. S. n'a pas dû beaucoup parler pendant cette cavalcade car, toute la journée, il nous raconte son périple. Il est intarissable, il parle avec urgence, sa parole a du mal à suivre le fil de ses pensées. En stop, à pieds, en train, en bus, deux semaines pour parcourir trois cent kilomètres. Pourquoi aussi longtemps ? « J'ai fait quelques détours. » Et finir par retrouver la famille de son père dans un petit bled du nord de l'Espagne. Comment a-t-il vécu pendant ce temps ? Un baluchon composé de son essentiel, une vieille feuille de blocs-notes griffonnée de numéros de téléphone, une télécarte, inutile selon lui, un duvet, quelques vêtements, des paquets de gâteaux et une gourde. Réflexe de Nordiste, je lui demande s'il avait un manteau, ça les fait tous sourire. « Pour quoi faire ? » Qu'a-t-il fait ces longs mois durant pour subsister ? Il n'est pas resté longtemps avec la famille de son père, il a continué son chemin avec un lointain cousin, il nous dit qu'il voulait devenir un homme. En fait, il survit de menus larcins, vols de cuivre, de bijoux, de sacs à l'arrachée, à la roulotte (5)  et enfin, de mendicité. Il baisse les yeux. Alors, il s'est retrouvé seul, retranché dans ses pensées, et son âme d'enfant l'a ramené à sa mère. Il a  parcouru les dernières centaines de mètres au pas de course, pour finalement s'arrêter au pied de l'immeuble, incapable de monter. Peut-être lui fallait-il tout déballer avant. Son récit est ponctué de silences où il lève les yeux vers le ciel, au-delà des barres d'immeubles. Mais il omet l'essentiel, pourquoi cette fuite ? Les autres doivent être au courant, j'écoute, je sais que j'aurai l'occasion d'en apprendre plus avec le temps. Et en fait, il ne faudra pas bien longtemps, la journée s'achève, chacun rentre chez soi, et lui n'est toujours pas remonté chez sa mère. Il traîne devant le petit local des éducateurs. Je traîne moi aussi, j'ai du mal à rassembler mes affaires, à rassembler mes idées. On a tous deux du mal à rentrer chez nous. Je sors finalement, je ferme le foyer, et m'assois sur le banc pour fumer une cigarette. Il me rejoint et s'assoit aussi, les mains jointes devant sa bouche, le regard dans la poussière qui s'étend à nos pieds et commence à s'animer avec le vent du soir.

Moi : « Pourquoi tu es revenu ? »

S : « Trop de galères, et puis... ma mère. »

Moi : « Pourquoi tu es parti ? »

Silence

S : « Mon père, il est mort. »

Silence

S : « Le jour où mon père est mort, j'aurais pu tuer n'importe qui. Dis-toi que j'ai passé quatre jours, et les nuits aussi, sans dormir, devant sa tombe. Il pleuvait, il y avait du vent, le soleil se levait. Et j'ai compris que la vie c'est la vie et que la mort en fait partie. Et j'ai oublié. Enfin non, j'ai pas oublié, mais je suis parti. »

 

William Turner, 1835

 

Mad.

J'ai lu que l'entropie définit le degré d'organisation d'un système. Et dans un système isolé, l'entropie ne peut pas diminuer, donc le système – dans ce contexte – ne peut pas s'organiser naturellement. Voilà où j'en suis à ce point de notre histoire. Isolée, mon système prend la poussière. Tu sais, on prête, et à juste titre, bien des tares à l'humidité. Mais elle a au moins le mérite de retenir la terre au sol. J'ai pris ma décision, je vais partir moi aussi, mais pour de bon. Nulle mère ne m'attend en haut de sa tour, mais d'autres rencontres, et quelques retrouvailles. Cette dernière nuit à errer m'y a décidée pour de bon. Le tour habituel, je descends de chez nous, arrivée au coin, je déboule sur le boulevard, nez-à-nez avec deux prostituées en train de se battre. La première tire les cheveux de l'autre qui lui donne des coups de sacs tout en hurlant. Ça a rameuté du monde sur la rue, tous les bars et bistrots dégueulent de mecs, clopes au bec, qui regardent, amusés. Je regarde de part et d'autre, personne n'intervient. C'est plus fort que moi, je m'en mêle. Les bras en avant en signe d'apaisement, je me mets à leur débiter des conneries pour qu'elles arrêtent. Sans succès manifeste, j'avance de plus en plus. Sur ce, une grosse Audi grise déboule à fond sur le boulevard, crissement de pneus, la porte s'ouvre à mon niveau, un regard glacial, et le mec qui en sort me dit « Dégage ». Les deux femmes sont montées dans la bagnole, et après un regard appuyé lancé à la cantonade, le mec remonte lui aussi. Le chauffeur repart aussi sec. En tout et pour tout ça n'aura duré que quelques secondes, sans aucune parole, hormis envers moi. Le spectacle est fini, chacun retourne à son pastis, je reste un moment scotchée, toujours au coin de la rue, le boulanger qui n'était pas encore rentré dans sa boutique me fait un petit signe amical que je lui rends, et puis je trace. Avec quelques grammes de poussière en plus au fond de l'estomac. J'ai marché longtemps, au lieu de prendre le bus. Mauvaise idée, j'étais en nage au bout de quelques minutes. Les bars, le port, la jetée interminable, j'ai fait ma tournée des grands ducs, pour finir à la plage au petit matin. J'ai croisé du monde, j'ai écouté les conversations aux terrasses, et notamment une histoire très glauque de soirée entre filles qui commence par quelques verres échangés avec des mecs à une table voisine et qui se termine sans véritable consentement dans une caserne militaire. Alors j'ai bu un peu, beaucoup, puis plus du tout. J'ai essayé de me mélanger, j'ai noué ces fameuses relations de soirée où t'es super pote quinze minutes et quand tu te retournes il n'y a plus personne. Tout avait cette même couleur, éclatante de loin, grisée de poussière de près. Les sourires ouverts, les regards fermés. Au bout du bout, après des mois passés à courir les nuits, je n'ai rencontré personne. Je côtoie les gens que je connaissais déjà, avant de revenir. Je pense que j'ai su cette nuit que c'était fini ici pour moi, pour nous ? Alors je suis rentrée et j'ai tout nettoyé dans l'appartement, plus une trace de poussière, jusqu'à ce que l'on parte pour de bon, je m'en porte garante. J'ai perdu mon « Tout-monde », à force de ne plus échanger suffisamment, j'en viens à ne même plus penser aux autres. Au fait même qu'ils existent, au-delà de ma réalité dont l'horizon se réduit peu à peu. L'échange, la relation, la conscience de l'existence de la réalité des autres, ne veux-tu pas la retrouver ? Mais toi, c'est vrai, tu échanges tous les jours, tu n'as pas perdu ton tout-monde.

Mar.

Je ne l'ai certes pas perdu, mais je sais que je peux le retrouver partout. Et d'ailleurs, je ressens aussi le besoin de partir. Même si j'entretiens beaucoup de relations avec les gens, mon monde intérieur est dans le même état que le tien, il prend la poussière. Et j'apprends à reconnaître ceux qui sont touchés par ce mal d'exister... Un jeune que j'avais déjà croisé il y a quelques mois est rentré de prison il y a quelques jours. J. a quatorze ans, et en France tu peux être incarcéré à cet âge-là si les faits sont considérés suffisamment graves et/ou en cas de récidive. Il a agressé un agent chargé d'une mission de service public, et ce n'était pas le premier. Il est maintenant hébergé par sa tante maternelle et apprivoise le quartier. Le soleil est au zénith, nous sommes quelques-uns, retranchés sous les pins parasols tordus, îlot d'ombre au cœur de la fournaise et du béton. J. est avec nous. Il asperge les petits qui gravitent en courant autour de nous, armé de son vaporisateur d'eau. Il rit à gorge déployée, découvrant un sourire franc et immaculé. Je crois bien que c'est la première fois que je le vois comme ça. L'ombre l'a un peu lâché sans doute. Et pourtant son histoire personnelle ne laissait que peu d'espoir. Et jusqu'à présent, J. n'imaginait aucun futur, ruminant sans cesse son passé traumatisant. Son père parti avant sa naissance, il a été élevé par sa mère. Devenue toxicomane alors que J. n'avait que quelques mois, elle a sombré dans la drogue, cinq ans avant de finalement se donner la mort. Un jour, elle s'est procuré une arme, et s'est tiré une balle dans la bouche, devant son fils. Le voisin est intervenu tout de suite, et J. a rapidement été confié à l'Aide Sociale à l'Enfance. De familles d'accueils en foyers et maisons pour enfants, il a passé neuf ans dans les bras de l'Institution. Les dernières années ont été houleuses, et du mutisme il est passé à la violence. Petit et malingre, même pour son âge, il me raconte avoir souvent été maltraité par les autres enfants placés comme lui. Au début pourtant, ça se passait plutôt bien. En dépit de son traumatisme repéré et pris en charge, il avait ce côté solaire que je lui ai trouvé aujourd'hui. Sorte de mascotte, il a vécu des années plutôt douces aux côtés d'enfants et d'éducateurs bienveillants. Mais ses tourments n'ont cessé de croître avec les années, et il est devenu de plus en plus violent. Ses crises atteignaient des sommets tels qu'il fallait plusieurs adultes pour le canaliser quand la contention était jugée nécessaire par les travailleurs sociaux qui y étaient confrontés. Alors, les autres enfants ont commencé à en faire la cible de leurs propres tourments et violences. D'humiliations en maltraitances, J. reste très marqué par ces années, cicatrices, brûlures, morsures, et l'esprit en miettes. Mais, surtout, de sa mère il ne parle jamais. Quand sera-t-il possible pour lui de le faire, nous n'en savons rien. Et si j'ai appris quelque chose depuis toutes ces années, c'est qu'il ne sert à rien de vouloir ouvrir une porte quand on n'en possède pas la clé.

PS : Je ne te l'ai pas dit car j'attendais d'être sûre, mais j'ai trouvé un travail ailleurs. Chez nous en fait. Alors laisse-moi un peu de place dans les cartons et rentrons là où l'humidité retient la terre au sol. •

 

Lire ou relire les premiers extraits du cahier de Mad et Mar :

- « Des parents »

- « De la gaudriole »

 


(1) Alphonse Allais, À se tordre, Flammarion.

(2) Pierre Desproges, Vivons heureux en attendant la mort, 1983.

(3) Le « Tout-monde » est un concept développé par Édouard Glissant.

(4) Christophe Chassol interviewé par RFI.

(5) Vol à la roulotte : vieux terme du Code Pénal désignant un vol commis dans une voiture ou dans une... roulotte.

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