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Leonard Cohen a quitté le monde des vivants le 7 novembre dernier. À l’École Néogonzo de Lille, cette disparition en a ému plus d’un. En particulier Jean Mouline, l’élève aventurier, révolutionnaire permanent et éternel persécuté, dont on n’avait plus aucune nouvelle depuis (trop) longtemps. On ne sait toujours pas où il se terre, mais il nous a fait parvenir ce texte puissant, en hommage à une voix, à des paroles, à un (grand) auteur… Mais pas seulement.


• Nous étions au mois de septembre 1995. J'avais quatorze ans. C'était la première fête à laquelle j'étais invité, depuis le fiasco complet de mon entrée dans l'adolescence. C'était aussi la première fois que j'allais rencontrer une personne qui connaissait Leonard Cohen. C'était la fête d'anniversaire d'un autre élève de troisième, Adrien, pour ses quinze ans. La soirée donnait lieu à un beau petit bordel. Les bières et alcools forts traînaient sur les tables. Des couples s'embrassaient sur les canapés d'un vaste salon. Des discussions s'engageaient, dans la chambre d'Adrien, où une guitare passait de main en main pour reprendre, souvent maladroitement, des airs de Jimi Hendrix, Nirvana, Metallica. Des gens étaient affalés sur son lit ou bien par terre tranquillement allongés sur la moquette. Je passais de pièce en pièce, comme à mon habitude, sans trouver ma place. Je regardais, j'écoutais.

J'avais été invité à l'arrache par Adrien. Je ne connaissais personne même si je reconnaissais bien quelques têtes du collège. Je l'aperçus dans la cuisine, entouré par quelques convives, essentiellement féminines. Son charme était envahissant. Sa personnalité, à la fois douce et explosive, ses passages à l'acte suicidaires ainsi que son penchant féroce pour la bière et les clopes parachevaient l'envoûtement pour le commun des collégiens, auquel j'appartenais presque. J'ignorais pourquoi l'attention d'Adrien s'était portée sur moi à l'école. Peut-être parce que l'attention de l'école entière s'était portée sur moi quelques mois auparavant, lorsque j'avais brutalement perdu ma mère. Cet évènement m'avait emporté encore un peu plus en dehors du courant de la jeunesse dorée, parfois arrogante, souvent légère, qui composait l'essentiel des élèves de notre collège privé catholique.

Je passais entre quelques personnes et allais m'asseoir devant Adrien. Pour son âge, il était particulièrement intéressé par la philosophie, la poésie, la littérature et la musique, fan des Doors, empreint de Jim Morrison. Tout cela avait fait de lui un idéaliste d'un romantisme sauvage, outrancier, provocateur, auteur de poèmes sombres à ses heures noires. Nous avions ce dernier point en commun, même si, à l'inverse, personne ne savait que j'écrivais, trop honteux du phénomène et de mes écrits pour oser en parler. La bande d'Adrien aimait la grande famille des musiques Rock. À l'époque, la télé et les magazines l'appelaient grunge, mais il y avait aussi le métal, la fusion, la pop. L'entente musicale était entière. Adrien avait également cette particularité d'avoir baigné dans la musique de ses parents. Apparemment, de vrais soixante-huitards, à qui il devait de pouvoir inviter une vingtaine d'ados qui allaient en profiter pour tester leurs limites, enfoncer les interdits en matière de consommation de produits illicites, et débuter leurs expériences sexuelles ; les deux mamelles-roues-motrices de cet âge pour les marginaux de notre collège. Ses parents lui avaient transmis le goût d'une culture générale imprégnée des idéaux politiques de leur jeunesse, au premier rang desquels figuraient : rejet de l'autorité, antimilitarisme, athéisme. De tout cela, ressortait surtout chez Adrien une faille béante d'attention, de reconnaissance, et un besoin d'amour permanent. Je le comprendrai plus tard.

Nous étions assis au bout d'une table rectangulaire. Adrien s'enfumait avec une Marlboro, laissant traîner la fumée devant son visage. Un poste CD jouait l'album Songs of Love and Hate, de Leonard Cohen. Tout en tirant longuement sur sa cigarette, Adrien fredonnait les paroles dans une sorte de playback chuchoté. C'était la première fois – encore une – que je rencontrais quelqu'un qui était aussi bon que moi en anglais. La plupart des élèves ne comprenaient rien aux paroles des chansons anglo-saxonnes, sans que cela ne les empêche jamais d'aimer telle ou telle musique. Pour moi, à l'époque, sans réellement m'en rendre compte, cette pratique était impensable. Adrien semblait maîtriser l'anglais et il aimait la musique aussi pour les paroles. Cela renforçait sa singularité et allait nous rapprocher. Il était conscient de l'attrait et de l'admiration que cela produisait, notamment sur les filles. Il en jouait, mais sa répartie bien placée coupait court à toute accusation de crâneur à son encontre. Adrien était authentiquement Adrien, sans filet et sans trucage. Il récitait les paroles et en traduisait des bouts pour sa cour. Autant dire que si les gens restaient généralement interloqués, pour nos deux esprits projetés dans la prose poétique de Cohen, certains passages faisaient carrément office de petites bombes.

Prétentieux, nous méprisions les lois des hommes et l'amour : « You who wish to conquer pain, you must learn, learn to serve me well (…) Your laws do not compel me, to kneel grotesque and bare… the crumbs of love that you offer me, they're the crumbs I've left behind. Your pain is no credential here, it's just the shadow, shadow of my wound. » Nous étions des plus solitaires : « He doesn't ask for your company, not at the center, center of the world » (1)


Nous regrettions des temps perdus que nous n’avions jamais connus : « You climbed the twilight mountains and you sang about the view, and everywhere that you wandered love seemed to go along with you ». Notre jeunesse était une étoile filante : « It's come to this, yes it's come to this, and wasn't it a long way down, wasn't it a strange way down ? » (2).


Saisis par nos sensibilités, nous cherchions l'amour en rédemption : « You though that it could never happen, to all the people that you became… Between the birthmark and the stain, between the ocean and your open vein, between the snowman and the rain, once again, once again, love calls you by your name » (3).


Nous nous posions en frères ennemis : « What can I tell you my brother, my killer, What can I possibly say ? I guess that I miss you, I guess I forgive you, I'm glad you stood in my way » (4).


Il y avait toujours une autre chanson à écouter, pour remplacer celle qui s’empreignait trop de nos amours impatients : « Let’s leave these lovers wondering, why they cannot have each other, and let's sing another song, boys, this one has grown old and bitter » (5).


Je connaissais bien cet album, que ma mère écoutait à la maison. Je trouvais l'accroche sur la pochette démente. Un poème de Cohen disait : « They locked up a man who wanted to rule the world, the fools, they locked up the wrong man » – « Ils ont enfermé un homme qui voulait régner sur le monde. Les idiots. Ils ont enfermé le mauvais gars. » Une photo de Cohen, le visage irradié d'un sourire lumineux, rendait l'ensemble carrément dérangeant. J'avais plongé dans cet album pour parcourir les chemins empruntés par ma mère. Je connaissais par cœur certaines chansons mais, de mon côté, je restais tout intérieur. J'admirais l'aisance d'Adrien et ce que je prenais faussement pour une facilité à être lui-même. Il engagea la conversation, notant peut-être une réaction inhabituelle parmi son public. « T'as peur de la mort, toi ? » Adrien tanguait sur le rythme de la musique. Je répondis sans même prendre le temps de réfléchir : « Non ». Nous avions également en commun de ne pouvoir cacher notre histoire personnelle. Tout le monde était au courant de ses tentatives de suicide, comme du décès de ma mère. Je redoutais de passer pour un poltron alors qu'il avait franchi le Rubicon. Ma réponse dut le surprendre, parce qu'il répéta sa question. « Tu n'as pas peur de la mort ? » Visiblement, Cohen lui avait donné envie de philosopher. Je devais en dire plus : « On y arrive tous et personne ne peut y échapper. En avoir peur ne servirait à rien. Et puis quand t'es mort, t'es mort. Ya plus rien dont on ait à avoir peur, même pas d'être mort ». Adrien était attiré par la grande faucheuse. Elle avait sur lui une emprise plus forte que ses pulsions de vie. Il devait se demander comment un type qui venait de perdre sa mère pouvait ne pas éprouver une profonde envie de mourir, ou ne pas avoir peur de sa propre mort. J'étais évidemment totalement pétri par la mort de ma mère. Elle m'habitait constamment. Mais en me frappant, la mort m'avait aussi éveillé. Je m'étais posé la question de ma propre mort, et l'avais balayée.

La mort ne m'avait pas entraîné dans son sillage. Elle m'avait poussé sur une tangente. D'une certaine manière, je planais. Ça faisait déjà quelques temps que je planais au-dessus des préoccupations des gamins de mon âge. Je n'arrivais pas vraiment à m'y raccrocher. Mais j'ai commencé à regarder les choses encore plus bizarrement. Je me suis distancé de leur idée du bonheur. Nous ne partagions pas les mêmes problèmes. J’aurais voulu être à leur place, tout en sachant que je ne pourrais jamais l’être. J'ai commencé à questionner les autorités qui les soumettaient et celles qui voulaient me soumettre. J'avais trouvé dans la vie quelque chose de bien plus important que tout ce qu'on voulait nous inculquer et tout ce qu'on voulait nous vendre sur notre avenir. Mon appartenance à ce monde ne dépendait plus que de moi. Ayant perdu l'être qui m'était le plus précieux, j'étais désormais la seule personne par laquelle me rattacher aux vivants. Ces vivants qu'Adrien voulait fuir, alors que j'avais choisi de rester parmi eux, en dépit de la mort, en dépit du vide. Ces regards divergents que nous portions sur notre présent et notre avenir se faisaient pleinement écho dans leur intimité éprouvée et dans leur solitude. Ils ont rapidement cimenté notre amitié.

Je n'ai pas gardé d'autres souvenirs de cette soirée, et certains doivent être reconstruits. Il en reste cette amitié née sur des chansons de Leonard Cohen, qui s'est prolongée au fil de ses derniers albums pendant plus de vingt ans, se prolongeant encore par-delà sa mort intervenue le 7 novembre dernier. Notre amitié durera, jusqu'à ce qu'à ce que nous ayons disparu tous les trois.

Cohen domptait nos doutes et entraînait nos imaginaires morbides et torturés sur des airs qui les rendaient sauvages ou sensés. Sa poésie était une transcendance glorieuse et souffrante de notre démarche boiteuse en ce monde et de la fragilité qui caractérisait nos existences. Nous appartenions à un monde invisible et inconnu de nos semblables, et qu'ils ne pouvaient pénétrer. Au cours des années qui suivirent cette soirée, nous sommes descendus à la rivière avec Suzanne. Nous avons pleuré Marianne. Nous nous sommes souvenus, au Chelsea Hotel. Nous avons attendu dans le froid, un hallelujah. Nous sommes tombés dans des avalanches qui ont recouvert nos âmes. Nous avons écrit à propos d'un fameux manteau bleu. Nous avons éprouvé une curiosité étrange pour Jeanne d'Arc. Nous cherchions notre femme gitane. Nous étions des partisans, nous avions pris les armes et nous avions disparu, les frontières comme prison. « Oh the wind, the wind is blowing, through the grave the wind is blowing, freedom soon will come. Then we'll come from the shadow ! » (6). •


(1) « Vos lois ne m’agenouilleront pas, grotesque et nu… Les miettes d'amour que tu m’offres, sont celles que j’ai laissées derrière moi. Ta souffrance ne te donne aucun crédit ici, elle n'est que l'ombre, l'ombre de ma blessure… Je n’ai pas besoin de ta présence, pas même seul au monde. » Avalanche, Songs of Love and Hate, 1971.

(2) « Tu as gravi les montagnes aux voies lactées, tu as chanté leur horizon, et partout où tu allais l’amour semblait t’accompagner… Nous en sommes là, oui nous en sommes là… Et n’était-ce pas une étrange descente ? » Dress Rehearsal Rag, Songs of Love and Hate, 1971.

(3) « Tu croyais que ça ne pouvait pas arriver à toutes les personnes que tu es devenu… Entre la tâche de naissance et la rouille, entre l’océan et tes vaines ouvertes, encore une fois, encore une fois, l’amour t’appelle par ton nom. » Love Calls You By Your Name, Songs of Love and Hate, 1971.

(4) « Que puis-je te dire mon ami, mon assassin, que pourrais-je bien dire ? Je suppose que tu me manques, je suppose que je te pardonne, je suis heureux de t’avoir connu. » Famous Blue Rain Coat, Songs of Love and Hate, 1971.

(5) « Laissons ces amoureux à leurs pensées, pendant qu’ils ne peuvent pas s’unir, et chantons une autre chanson, celle-là est passée et amère. » Let’s Sing Another Song Boys, Songs of Love and Hate, 1971.

(6) « Oh le vent, le vent souffle, entre les tombes le vent souffle, la liberté viendra bientôt. Et nous surgirons de l’ombre ! » The partisan, Songs From a Room, 1969.

Commentaires   

 
#1 CcdB 29-01-2017 18:54
Putain de texte ! La classe !


Ça m'a fait penser à cet article de Tevanian, sur le site LMSI : http://lmsi.net/Un-Canadien-errant
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#2 Bruegel de suze 31-01-2017 11:45
Nous étions assis au fond du bus. C'était la nuit à 17H. C'était le retour du lycée. L'hiver 95. Une de mes premières manifestations. Une de mes premières grèves, même si on était loin de savoir exactement pourquoi il fallait y aller. Peu importait. Je me souviens qu'il faisait froid. Que la chaleur inondait la carcasse du camion, cette vieille chaleur qui puait l'essence et la sur-chauffe. J'étais fatigué. Les jambes lourdes d'une marche hivernale et les yeux rouges d'un p'tit stick partagé à quatre sur un parking sauvage. Et puis Suzanne est arrivée. Là, comme ça, sans prévenir, sur les vieilles enceintes d'un bus déglingué. Et la musique qui vous interroge. " Mais pourquoi je connais pas cette chanson ? " Depuis, elle et d'autres airs de Cohen n'ont cessé d'accompagner ma vie. Suzanne est aujourd'hui un prénom que j'utilise tous les jours. Et Cohen n'y est pas pour rien. Très beau texte l'ami.
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#3 esteban 01-02-2017 09:29
Merci pour ce très beau texte qui nous emmène vers des pays sans fin.
Moi la Suzanne que je connais, c'est celle de Nina Simone. Et c'est aussi un très bel hommage à toute cette énergie de vie sur laquelle tu nous fais planer doucement et avec les tripes.
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#4 Amélix 01-02-2017 19:54
Difficile de trouver les mots pour commenter un texte aussi beau. Touchant, poignant, juste.
La mort qui nous distancie des autres, qui nous fragilise mais surtout nous renforce, qui nous fait voir le monde différemment.
La mort est une très belle expérience de vie ; merci de l'avoir décrit avec autant de justesse.
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